19 October 2010

Commentaires sur "Une objection à l'approche mémétique de la culture." par Dan Sperber

 Je souhaite émettre quelques commentaires sur l'article de Dan Sperber:
"Une objection à l'approche mémétique de la culture"
Publié dans le livre suivant :



Darwinizing Culture.
The status of memetics as a science.
Edité par Robert Aunger.
Préface de Daniel Dennett.
Avec les contributions de:
Robert Aunger, Susan Blackmore, Bloch Maurice, Robert Boyd, Rosaria Conte, David L. Hull, Kuper Adam, Laland Kevin, John Odling-Smee, Plotkin Henry, Peter J. Richerson, Dan Sperber.


Il y a trois points sur lesquels je voudrais intervenir.
Tout d'abord, la représentation que fait Dan Sperber du concept de Richard Dawkins, que je pense erronée.
Deuxièmement, la critique de Dan Sperber sur l'argument du téléphone arabe de Richard Dawkins.
Troisièmement, l'argument final de Dan de la « déduction » contre la « copie ».

1 /
Dan Sperber semble avoir mal compris, ou du moins mal représenté, le concept de mème comme Richard Dawkins l'a décrit.
Dan Sperber écrit (traduit de l'anglais par moi-même.):

Richard Dawkins définit les «mèmes», comme des réplicateurs culturels se propageant par imitation, dans un processus de sélection, et sont sélectionnés non dans l'intérêt de leurs véhicules, les humains, mais dans leur propre intérêt.

Richard Dawkins a en effet défini les mèmes comme des réplicateurs mais il ne dit pas qu'ils ne profitent qu'à eux-mêmes tel que Dan le sous-entend. Oui, ils travaillent pour eux-mêmes, mais ils peuvent aussi travailler au bénéfice de leurs hôtes, et il n'y a rien dans la définition d'un réplicateur qui l’empêche. S'aider soi-même n'est pas exclusif d'aider les autres. En outre, la plupart des réplicateurs travaillent pour eux-mêmes tout simplement en travaillant pour leurs hôtes, parce que c'est leur meilleur moyen de réplication. Dans la plupart des cas, il est dans l'intérêt direct du réplicateur de bénéficier à son hôte, et on peut s'attendre à ce qu'il en soit de même pour les mèmes.

Dan dit ensuite que les mèmes sont des éléments agressifs tels que les chain-letters ou encore, il suggère que ce point de vue considère les mèmes comme envahissant et recrutant les esprits pour poursuivre leur propagation. Ici Dan utilise un langage qui personnifie les mèmes d'une manière contre laquelle Richard Dawkins a toujours mis en garde. Les mèmes (et les gènes) n'envahissent ni ne recrutent, ils se trouvent simplement être copiés avec succès. Les mèmes ne sont pas conscients et ils n'ont pas de plans. Le choix de vocabulaire de Dan n'aide certainement pas à se faire une bonne idée sur le sujet et dénature la vision de Dawkins.

2 /
Dan Sperber réagit ensuite à l'un des arguments de Richard Dawkins où Richard tente de plaider en faveur de l'existence des mèmes. Je ne vais pas revenir sur l'argument de Richard, qui pourrait bien être critiqué, je vais me concentrer uniquement sur l'argument de Dan, qui peut être analysée en soi.

Dan commence par donner une définition de la copie. C'est une initiative intelligente et je crois moi-même qu'il est important de définir ce concept très clairement. J'en fait la tentative dans mon travail théorique et j'expliquerai plus loin comment la définition de Dan est bonne mais, à mon avis, incomplète. Voici la définition de Dan Sperber (traduit de l'anglais par moi-même.):

Permettez-moi [...] de définir trois conditions minimales pour une véritable réplication.
Pour que B soit une réplique de A,
  1. B doit être causé par A (en présence de l'environnement nécessaire),
  2. B doit, de façon pertinente, être similaire à A, et
  3. Le processus qui génère B doit obtenir l'information qui le rend similaire à A à partir de A.

Dans un exercice de pensée, Dan explique que lorsque les gens copient un dessin aléatoire de mémoire, ils ont beaucoup de mal, mais quand ils copient de mémoire une forme reconnaissable comme une étoile à cinq branches, ils réussissent très bien. Dan explique que s'ils réussissent aussi bien ce n'est pas parce qu'ils copient l’étoile, mais parce qu'ils créent un nouveau dessin de ce qu'ils ont reconnu comme une étoile bien connue.
Par conséquent Dan affirme que, dans ce cas, la condition (3) de sa définition n'est pas remplie, en d'autres termes que le nouveau dessin d'étoile n'est pas une copie directe résultant des détails de la première étoile, mais plutôt une simple reproduction de l'étoile qui était déjà connue avant l'exercice.

J'ai deux objections simples à proposer.

Premièrement, même si la copie n'est pas une copie de l'étoile donnée dans l'exercice, il y a néanmoins une copie qui est faite de la toute première étoile que nous avons connue bien avant l'exercice. En effet, il devait y avoir une première exposition initiale à l'étoile dans le passé afin que l'étoile puisse ensuite être reproduite à nouveau dans cet exercice futur. Ceci suggère que même si le processus de copie que Dan critique n'est en effet pas un processus réel de copie, il peut y avoir malgré tout un processus de copie sous-jacent, sur une échelle de temps plus large. Donc, si l'on considère l'exercice à plus grande échelle, nous pourrions voir que cette condition (3) est bel et bien remplie, sauf que ce n'est pas le même objet A qui doit être considéré, A étant la première étoile que l'on ai connu.

Deuxièmement, il y a malgré-tout quelque chose qui est copié dans cet exercice, même si l'on copie un dessin aléatoire. Les gens ne copient pas simplement le dessin, ils copient différents aspects du dessin. L'un d'eux, par exemple, est le fait que c'est un dessin au trait, que la ligne est sombre et que c'est sur un morceau de matériau plat de couleur claire. Tous ces éléments peuvent être copiés fidèlement indépendamment du fait que le dessin lui-même soit ressemblant ou non, et sans doute, même si la personne qui fait la copie n'a jamais utilisé un stylo et du papier auparavant. Ainsi, d'une certaine façon, il est injuste de dire qu'il n'y a pas de copie dans cet exercice. A mon avis, ces points ne doivent pas être minimisés, de plus qu'encore une fois ils satisfont les critères de Dan.

Par ailleurs, Dan ignore la complexité inhérente à un dessin aléatoire. Les informaticiens savent trop bien que des données aléatoires sont les plus difficiles à stocker, car elles sont incompressibles, en d'autres termes il n'y a pas de règles qui permettraient de les stocker d'une manière simple. Il en va de même pour notre cerveau. Par conséquent lors de la copie d'un dessin aléatoire il faut mémoriser beaucoup plus de détails que lors de la copie d'une forme géométrique par exemple.
Une autre façon de voir les choses, c'est qu'une forme aléatoire ferait un bien mauvais réplicateur, car elle exige plus d'efforts pour être retenue. Par conséquent, il n'y a pas à s’étonner que le dessin aléatoire sera moins bien copié qu'une étoile à cinq branche bien régulière.


3 /
Le dernier point de Dan est probablement son argument le plus important contre la mémétique.

L'argument est très simple et est plus ou moins ceci : Quand un enfant apprend à parler, elle apprend naturellement la grammaire, bien que personne ne lui ait explicitement enseigné les règles de grammaire. C'est parce que les règles de grammaire doivent être déduites du contexte par l'enfant, grâce à sa propension génétique à le faire.
Par conséquent, Dan suggère à juste titre que la grammaire, et très probablement notre culture dans son ensemble, ne s'apprend pas à travers un processus de copie mais par un processus de déduction, ce qui, si tel était le cas, compromettrait sérieusement l'idée même de mèmes.

Ironiquement, Dan propose une solution à sa propre question, et il nous suffit d'appliquer sa propre définition de réplication. Voici le résultat:

La règle de grammaire B est une réplique de la règle de grammaire A, car:
  1. la règle de grammaire B est causée par la règle de grammaire A (en présence de l'environnement nécessaire),
  2. la règle de grammaire B est, de façon pertinente, semblable à la règle de grammaire A, et
  3. Le processus qui génère la règle de grammaire B, obtient l'information qui fait la règle de grammaire B similaire à la règle de grammaire A à partir de la règle de grammaire A.

Mais, au mieux, cela montre seulement que Dan n'est pas tout à fait cohérent avec ses propres idées. Cela ne dit pas si sa définition de la réplication est bonne, ni si ce contre-argument est valable.

Pour répondre à cette question nous avons simplement besoin de revenir à la définition originale du réplicateur et poser la question suivante : existe-t-il une entité, telle une règle de grammaire A, qui soit reproduite avec succès et durablement dans une population? Je crois que nous pouvons répondre par l'affirmative en toute confiance, et c'est tout ce qu'il faut pour que la règle de grammaire A corresponde à la définition de réplicateur. Ainsi, la nature culturelle de la règle de grammaire A en fait un réplicateur culturel, c'est à dire un mème.

Du point de vue du mème, il importe peu de savoir si il existe une propension génétique pour les règles de grammaire ou non, c'est le résultat qui compte, à savoir, s'il est répliqué ou non. Mais, la question importe d'un point de vue mémétique et évolutif, afin de comprendre ce qui va déterminer laquelle de toutes les règles de grammaire aura le plus de succès. Une propension génétique pour l'apprentissage des règles de grammaire joue en effet un rôle de catalyseur pour ce type de mème.

Mon impression générale de l'objection de Dan Sperber, est que Dan n'a peut-être pas bien compris tous les détails de l’idée de Dawkins. Ainsi, Dan s'efforce malheureusement de critiquer une fausse idée de la mémétique. C'est regrettable vu la qualité de l'esprit analytique de Dan Sperber.

C'est la raison pour laquelle j'ai toujours essayé de montrer combien il est important de comprendre l'idée du réplicateur et être en mesure de prendre le point de vue du mème sur la culture. Ce n'est pas vraiment le travail de Richard que j'essaie de défendre ici, mais l'idée du réplicateur. C'est une idée extrêmement puissante qui a été remarquablement transmise et développée par Richard Dawkins, mais j'ai également ma propre opinion sur certains aspects de la mémétique, et je pense qu'il y a encore beaucoup à faire.
J'ai moi-même proposé une définition de ce qu'est une copie, et aussi de ce que sont un réplicateur et un mème. Je crois que nous pouvons être plus précis dans ces définitions de manière à laisser moins de place à l'ambiguïté et j'espère qu'elles seront utiles pour bâtir un meilleur modèle de la mémétique. Je vous invite à lire mes définitions dans ma tentative théorique en ligne:
Tout commentaire sera le bienvenu.